Armand Closquinet en Nouvelle-Calédonie

 

(Mise à jour du 13 février 2012).

 

Presque un an s'est écoulé sans que j'apporte une modification à ce site, il a fallu un e-mail me demandant un renseignement pour que je me remette au travail dans ce domaine.

 

Mon correspondant, M. Dominique CHATELAIN voulait notamment savoir si ARMAND CLOSQUINET, dont il m'a appris qu'il "était instituteur dans les environs de Brest", était bien venu en Nouvelle-Calédonie.

 

Ma réponse a été "oui", sans aucun doute.

- Ce nom figure en effet quinze fois comme signature dans les colonnes du Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie et Dépendances, du 5 octobre 1862 au 17 avril 1864 (voir ci-après).

- La relation, dans Le Moniteur du 1er février 1863, de la représentation à laquelle il a assisté au théâtre de Port-de-France (Nouméa) le 18 janvier l'opérette-bouffe "Vent du soir".


- La mention "À bord de la frégate l'Isis" au bas de la pièce de vers publiée sous le titre "Étude d'après nature" dans Le Moniteur du 26 octobre 1862.

 

On trouvera plus bas la copie de ces deux textes.

 

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En fait, je ne sais rien de plus en ce qui concerne Armand Closquinet que ce qui est perceptible à travers ses écrits dans la presse de Nouvelle-Calédonie en 1862 et 1863.

C'était quelqu'un aux goûts littéraires prononcés, romantique comme il était naturel de l'être à cette époque ; il a écrit des pièces de vers et rendu compte des représentations que l'on donnait au théâtre de Port-de-France.

Il peut sembler être venu en Nouvelle-Calédonie dans le sillage du gouverneur Guillain (arrivé dans la colonie en juin 1862) ; en fait la pièce de vers publiée dans Le Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie du 26 octobre 1862, rubrique "Variérés", sous le titre "En mer - Étude d'après nature", porte l'indication suivant laquelle il a pu observer la scène qu'il décrit "à bord de la frégate l'Isis".

L'Isis était une frégate à voile de 42 canons, mise à l'eau par les chantiers navals de Lorient ; elle mesurait 48 mètres de long sur 13,50 de large, déplaçait 1708 tx à une vitesse de 10 nœuds avec un effectif à bord de 340 personnes.

Après avoir effectué sa croisière d'essais en 1855 sur les eaux froides de la mer Baltique, cette frégate a ensuite principalement navigué entre la métropole et les possessions françaises de l'Océanie.

Pour ce qui nous intéresse, elle appareille de Brest en mars 1862, et après une brève escale à Rochefort pour embarquer une compagnie disciplinaire, entame un long voyage qui devait l'amener jusqu'à Tahiti et la Polynésie, en passant par la Réunion et la Nouvelle-Calédonie.

C'est le 1er septembre 1862 que l'Isis arrive à Port-de-France (Nouméa). Je n'ai pas dans mes archives personnelles les documents me permettant de vérifier si Armand Closquinet faisait partie des passagers qui ont débarqué, mais selon moi il y a de fortes chances que ce fût le cas.

D'autre part, il n'est apparemment pas resté en Nouvelle-Calédonie au-delà de la fin de l'année 1863 : l'ultime pièce de vers qui porte sa signature dans Le Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie, à la date du 17 avril 1864, est reproduite du journal métropolitain L'Économiste Français.

 

***

Vent du soir ou l'Horrible festin, une "opérette-bouffe" illustrant avec humour la double acception du second terme, ainsi que l'on peut en juger par le bref résumé de la pièce ci-dessous que j'emprunte au programme des XXIII èmes Journées lyriques de Chartres et d'Eure-et-Loir.

 

"Vendredi 30 septembre 2011 à 20h45 - Théâtre de Dreux

 

Le génie d'Offenbach n'était pas uniquement musical, mais il tenait à ce talent inégalé d'aimer rire et de nous faire rire, tout cela en musique, et quelle musique !

 

Vent du soir ou L'Horrible Festin

 

"Vent du soir", chef des Grosloulous, reçoit à dîner "Lapin Courageux", chef des Papatoutous. Mais le garde-manger est vide. Qui sera sacrifié sur l'autel de la gastronomie anthropophage ? Quant à "Atala", la fille de Vent du soir, épousera-t-elle "Arthur" le fils de "Lapin Courageux" ?

 

Cette opérette-bouffe sur un livret de Philippe Gille fut créée en 1857 au théâtre des Bouffes-Parisiens."

 


Le Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie et dépendances, numéro 175 du 1er février 1863, pages 3 et 4.

 

VENT DU SOIR ET LES KANACKS.

 

Sachez-le tout d'abord, habitants européens de la Nouvelle-Calédonie en général, et de Port-de-France en particulier, ce n'est pas à vous que s'adresse cet humble mais très véridique article. Non, ce n'est point à vous, colons, qui connaissez les Néo-Calédoniens : qui les employez ou les voyez aller, venir autour de vous, pour leurs affaires ou pour les vôtres, que j'offrirai ce court aperçu d'une soirée que MM. Ph. Gille, le poète, et J. Offenbach, le maestro, ne prévoyaient sans point lors de la première représentation de leur œuvre aux Bouffes Parisiens, le 16 mai 1857.

Mais, oyez ! oyez ! gens de France; et vous, surtout, gens de Paris qui avez assisté aux premières exhibitions de Vent du Soir ! Oyez ! car c'est à vous que sont dédiées ces lignes que je vous prie de communiquer à vos voisins, parents, amis, etc., en les invitant, de proche en proche et à son de trompe, s'il en est besoin, à publier le fait capital et digne de tout intérêt auquel Vent du Soir a servi de cause en ces lieux, comme le disent trop souvent beaucoup de poètes.

Je ne vous parlerai pas de la pièce que j'ai vue, puis que j'ai lue, relue, sans la trouver plus spirituelle que lorsque je n'en connaissais même pas le premier mot. Je ne veux donc ni m'arrêter aux bagatelles de la porte, ni vous raconter cette opérette-bouffe que je m'abstiens d'appeler remarquable ; je me bornerai seulement, en passant, à rendre, en bonne conscience, justice et hommage à MM. Adam, Achard, Deluzier et Courtin qui, dans leurs rôles, ont fait ce qu'ils ont pu pour donner du relief à cette production qui, sans eux, m'eût paru suffisamment vide de tout attrait (je ne parle ici que du libretto, attendu que la musique, pour être jouée et appréciée, demandait un orchestre auquel nos ressources ne nous permettent point, hélas ! de songer).

J'en viens à mes moutons, et vais essayer de vous initier à un tableau étrange, oh ! oui, bien étrange, que j'ai vu, de mes deux yeux vu, selon l'expression de Molière.

Or donc, il est entendu, lecteurs, que vous connaissez l'Horrible festin !!... Vous souvenez-vous du fameux cuisinier de Vent-du-Soir, celui-là même qui s'intitule Pas-peigné-du-tout ? Vous souvenez-vous de cet attirail de comparses, mâles et femelles, noircis avec plus ou moins de cirage et astiqués comme avec de la cire à giberne, qui figuraient les sauvages de cette île de l'Océanie où, au dire de la brochure, se passe la scène ? Eh bien ! tout cela n'a pu vous donner qu'une bien faible idée de ce qui s'est passé sous mes yeux dans la soirée du dimanche, 18 janvier de cette année, entre 9 et 10 heures.

Apprenez que Pas-peigné-du-tout, le prime-queux de S.M. Vent-du-soir, au lieu d'être, au théâtre de Port-de-France, un blanc barbouillé de noir, était tout simplement un insulaire, un ex-anthropophage (j'ai le droit de le qualifier ainsi puisque, comme Vent-du-soir, il me semble d'âge à avoir digéré son homme), un ex-cannibale qui répond au nom de Taoa dans sa tribu, et celui de Chaton dans la compagnie des soldats indigènes où il sert avec le titre et les sardines de caporal. C'est un beau gars, il faut l'avouer, et je soupçonne fort qu'Arthur (M. Courtin) a dû avoir certaine venette lorsqu'il a posé la perruque obligée sur la toison d'ébène de ce naturel qui, naguère, sans aucun scrupule, absorbé quelques côtelettes au naturel dans sa personne, à lui Arthur, dit le Premier-coup-de-peigne de la rue Vivienne.

Ce n'est pas tout, MM. Adam (Vent-du-soir, chef des Gros-Loulous) et Achard (le Lapincourageux, chef des Papas-Toutous) étaient aussi vraisemblablement noirs qu'il est possible de l'être ; mais, hélas ! il était facile de reconnaître que ce n'était qu'une couleur, en voyant, accroupis sur la scène, surpris et épatés (qu'on me passe ce mot !) une vingtaine d'indigènes, de sauvages venus là pour prêter leur concours à la représentation d'une pièce dans laquelle ils jouaient, sans que plusieurs s'en doutassent, un rôle qui par moments, m'a causé une horreur dont je n'ai pu me défendre. En effet, j'avais réellement devant les yeux d'anciens mangeurs d'hommes, de femmes, voire même d'enfants, les uns provenant de l'île des Pins, les autres de diverses parties aussi barbares de cette colonie que l'infortuné capitaine Cook s'était plu à saluer du nom de sa patrie. Et pourtant, voilà le côté frappant du fait qui m'occupe, tous ces hommes à la peau luisante, aux yeux ardents, aux dents blanches, étaient là, souples, dociles, rieurs et bons enfants, prenant leur part d'un plaisir dont eux-mêmes faisaient les frais et s'en donnant à cœur joie devint ce semblant de festin qui devait leur rappeler certaines fêtes où, avant l'occupation française, leurs vaillants guerriers dépouillaient et dévoraient les malheureux prisonniers que les chances de guerres intestines mettaient à leur merci.

C'était, je le redis, étrange, oh ! bien étrange !

Si laissant de côté le fond sans intérêt que présente Vent du soir, nous nous attacherons au point de vue offert par ces gens, hier encore farouches et cruels et que nous trouvons aujourd'hui simples, doux et soumis aux lois régénératrices de la religion chrétienne, de la civilisation, nous nous étonnerions à bon droit et serions tenté, nous spectateurs qui étions là devant ces fronts qui se contractaient si facilement de colère au nom de Numéa (1) et de ses visages pâles, de crier au miracle, à l'impossible.

Quoi de plus vrai, cependant. Nous devons, il faut en convenir, à MM. Gille et Offenbach l'occasion d'avoir pu constater le progrès, l'influence d'une nation grande et généreusement animée, ont déjà fait des pas de géant, si je puis m'exprimer ainsi, à la Nouvelle-Calédonie. Le zèle et le dévouement des Missionnaires, si courageux dans leur apostolat ; les avances sincères, affectueuses et cordiales d'un Gouvernement qui, au nom du pays que nous aimons tant, a pris à tâche de faire de ces pauvres indigènes de bons, d'utiles, d'honorables hommes appelés, dans un avenir prochain, à relier deux races qui, différentes en mœurs comme en couleur, éprouvaient l'une pour l'autre un éloignement que l'ère nouvelle, créée par la France, tend de plus en plus à faire disparaître ; tout cela dit hautement, et cette croyance doit être douce et chère à tout ami de l'humanité, à tout philanthrope, que la Nouvelle-Calédonie ajoutera son rayonnement à celui des autres colonies ses sœurs, et deviendra, comme elles, un des joyaux de la couronne qui brille sur cette terre sacrée que nous, Français, sommes heureux d'appeler notre patrie !

Cela arrivera bientôt, croyez-le. L'impulsion est donnée, la voie est tracée, l'œuvre marche et le succès récompensera certainement les travailleurs. Déjà, et j'aime à le dire ici, bon nombre d'enfants pris dans les tribus dont les mœurs féroces étaient, il y a peu de temps encore, un objet de légitime horreur pour tous, bon nombre d'enfants, dis-je, à peine entrés dans la vie, puissent, à l'école professionnelle spécialement fondée pour eux par les soins et sous les auspices de M. le Gouverneur Guillain et définitivement établie par lui à la Direction d'artillerie, les principes et les éléments d'une éducation toute française. Cette éducation creuse un abîme incommensurable entre les coutumes atroces et horribles dont heureusement, tout petits enfants qu'ils sont, ils ne possèdent aucune notion, et l'avenir plein d'espérances que leur nouvelle patrie, habilement secondée, leur prépare à l'aide de la civilisation, ce flambeau dont les lueurs se répandent si magnifiquement d'un pôle à l'autre !

ARMAND CLOSQUINET   

 

 

(1) Nom donné par les kanacks à la ville de Port-de-France

***

 

Le Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie et Dépendances, numéro 161 du 26 octobre 1862.

 

EN MER.

 

Etude d'après nature.

 

La scène, comme on dit dans une comédie,

Représente du bord la longue batterie,

Avec ses boulets, ses canons.

 

Qui donc dirait, à voir les visages placides

De certains matelots aux allures timides,

Que ce sont là de vrais démons ?

 

Oui, vraiment ! Des démons de la plus belle espèce

Aimant à s'enivrer d'une fumée épaisse

Autour de leurs bouches à feu.

 

Mais, le combat fini, devenant de bons diables

Qui boivent sec et font des noces effroyables

Dans les tavernes de bas lieu.

 

Ce sont de dignes gens, allez ! – Sous leur chemise

Tous ont un cœur auquel il n'est besoin qu'on dise :

– Donnez une obole à l'indigent !

 

Est-ce pour lui, tout seul, que le marin existe ?

Non. Sa mère et le pauvre, autant que l'aubergiste,

Ont leur part de son sac d'argent.

 

Or, dans la batterie, au moment ou nous sommes,

Si nous voulons chercher à travers tous ces hommes,

Nous verrons un tableau charmant.

 

En voici les détails : Près du mât de misaine,

Un grand gaillard à droite, à gauche se promène

Et tient par la main un enfant.

 

C'est un vieux canonnier à son poste solide,

Pointant juste et sachant à coup sûr faire un vide

Au milieu d'un rang ennemi.

 

Sur le front on peut voir deux larges cicatrices

Et sur l'habit, la croix que pour tous ses services,

Son amiral lui-même y mit.

 

Quel étrange contraste il nous offre à cette heure !

Un faible enfant le mène, un faible enfant le leurre

Et le tourmente sans répit !

 

Il rit sans souffler mot, lui, ce héros, ce brave !

Il devient d'un moutard le jouet et l'esclave

Sans en témoigner de dépit.

 

Sur le plancher, tous deux se roulent à leur aise ;

L'un veut s'asseoir, et l'autre aussitôt prend la chaise :

Nouveau sujet pour leurs ébats.

 

Le vieux gronde en jurant de par la Sainte-Barbe ;

En réponse, à poignée on lui tire la barbe ;

À son nez on rit aux éclats.

 

Mais le marmot s'arrête, il faut qu'il se repose ;

Dans les bras du marin crânement il se pose :

– Je veux, dit-il, faire dodo.

 

– C'est bon. – Le loup de mer, réputé si féroce,

Se dandine en berçant, comme dans un carrosse,

Son frêle et précieux fardeau.

 

L'enfant s'est endormi sur la large poitrine

De cet homme de fer, vétéran de marine

Par les éléments respecté.

 

Pour ne pas remuer, le marin immobile

S'est assis ; mais il a le sommeil si facile

Qu'il ronfle et dort de son côté.

 

Un rayon de soleil se joue et se balance

Sur les deux fronts dont l'un révèle l'innocence,

L'autre les ravages des ans.

 

Tous deux sont beaux ainsi. Le premier est limpide ;

Le second, tout bronzé, garde l'air intrépide

De nos grognards de l'ancien temps.

 

Dors mon vieux matelot ! Dors mon doux petit ange !

Je contemple, étonné, la ressemblance étrange

Que vous présentez à mes yeux.

 

L'âge seul entre vous mit une différence ;

Mais, aussi, pour le cœur il est une nuance

Qui vous rend frères tous les deux.

 

L'enfant n'a que cinq ans ; il entre dans la vie ;

Il est heureux. Il joue au gré de son envie ;

Il ne souhaite rien de plus.

 

À quiconque l'amuse, il prodigue ses rires ;

Pour lui, l'or, les honneurs, les trônes, les empires,

Ne sont que des biens superflus.

 

L'autre a bien cinquante ans ; il touche à la vieillesse

Mais, c'est un homme bon naïf, plein de faiblesse,

Incapable d'être méchant.

 

Un vrai cœur de marin ! – Généreux à l'extrême ;

Sans souci, conservant et toujours et quand même

La simplicité d'un enfant.

 

 

À bord de la frégate l'Isis.

 

ARMAND ***

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Écrits portant la signature ARMAND CLOSQUINET sous la rubrique "Variétés", dans le Moniteur Impérial de la Nouvelle-Calédonie et Dépendances.

 

1862

 

5 octobre : "En mer" - Pendant le quart (vers)

 

26 octobre : "En mer" - Étude d'après nature (vers)

 

14 décembre : - Ce que dit la mer (vers)

 

28 décembre : - Stances à mon hamac (vers)

 

1863

 

4 janvier : - Chronique théâtrale

 

1er février : - Vent du soir et les Kanacks         

 

 

15 février : - Chronique théâtrale

                   - Le poète malheureux (vers)

 

1er mars : - Premier et dernier amour (vers)

 

8 mars : - Les pupilles de la marine (vers)

 

15 mars : - Chronique théâtrale

 

29 mars : - Simple récit (vers)

 

10 mai : - Pauvre voyageur ! Pauvres allouettes (sic) : histoire d'une journée en mer (récit)

 

24 mai : - Le nid d'hirondelles (vers)

 

27 septembre : - Souvenirs et regrets (vers)

 

Dans le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie.

 

1864

 

17 avril : - Hommage et adieu - paru dans L'Économiste Français - (vers) - Relate des actes d'hostilité envers les colons et l'état de rébellion en Nouvelle-Calédonie.

 

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