D'après mon article publié dans le numéro 78 du Bulletin de la S.E.H.N.C. (1er trimestre 1989)

Le Gouverneur Le Boucher caricaturé dans le journal La Lanterne
Le Gouverneur Le Boucher caricaturé dans le journal La Lanterne

 

Adolphe LE BOUCHER (1837-1896)

 

                                                                                            

Succédant à six officiers de marine. Adolphe, Ernest, Auguste Le Boucher a été le premier gouverneur civil de la Nouvelle-Calédonie.

Né à Caen le 8 octobre 1837, il débute dans la vie professionnelle comme enseignant mais il abandonne cette carrière assez tôt, alors qu'il est régent de sixième au collège d'Évreux, pour s'embarquer à destination de la Nouvelle-Calédonie où il arrive en novembre 1863.

Deux mois plus tard, il entre dans l'administration des colonies en obtenant un modeste emploi d'écrivain recruté sur place. Quand le Secrétariat colonial est créé, le 22 janvier 1864, il y est rattaché comme "employé du bureau des Affaires européennes". En tant que tel il fait partie d'une commission d'étude chargée d'examiner une proposition de construction d'un débarcadère et il publie dans le Moniteur  local du 17 juin 1866 un article dans lequel il disserte sur la nécessité d'orthographier à la française les mots d'origine indigène à l'occasion du changement de nom du chef-lieu de la colonie devenu Nouméa au lieu de Port-de-France par décision impériale du 14 mars 1866 (1).

Au début d'octobre 1867, des gendarmes et des colons sont massacrés par des canaques dans la région de Pouébo. Une expédition efficacement conduite ayant permis l'arrestation de vingt-huit indigènes impliqués dans cette affaire, Adolphe Le Boucher est chargé d'assurer la défense de quelques-uns d'entre eux devant le tribunal criminel de Nouméa. Dans sa plaidoirie, il se fonde sur une approche de la coutume tribale pour rejeter la responsabilité du massacre sur le chef Napoléon Ouarébate et son conseiller Thierry mais il engage également dans son système de défense les pères maristes Guitta et Villard qu'il présente comme responsables de l'état d'esprit empreint d'hostilité des indigènes envers les colons (2). Ce faisant, Le Boucher apparaît comme un possible porte-parole du gouverneur Guillain qui s'efforçait depuis sa prise de fonction en Nouvelle-Calédonie de combattre l'influence des prêtres dans les tribus. Faut-il voir dans le zèle du libre penseur qu'est Le Boucher à servir un gouverneur dont il partage la façon de voir les promotions dont il bénéficie alors ? Par décisions du gouverneur, le 31 janvier 1868, il est nommé "commis du Secrétariat colonial pour prendre rang du 10 mai 1865" puis, le 10 septembre, comme "sous-chef de bureau de 2ème classe", il est chargé, au Secrétariat colonial, du bureau du domaine.

Sa situation dans la colonie lui semblant alors suffisamment assurée pour fonder une famille, il épouse le 5 juin 1869, Marie, Honorine, Estelle Vallette, veuve Mage.

Comme "chef du bureau du Domaine", il passe le début de l'année 1870 dans les îles Loyauté ; il revient de Lifou le 11 mai. Guillain avait quitté la colonie depuis deux mois et le gouverneur Gaultier de la Richerie, ne devait arriver qu'un mois plus tard.

À partir de septembre 1872, arrivèrent en Nouvelle-Calédonie les déportés de la Commune qui allaient quelque peu modifier l'aspect de la colonie et influencer de curieuse manière la carrière d'Adolphe Le Boucher. Le 19 mars 1874, Rochefort s'évadait en compagnie de ses amis Ballière, Pain, Jourde et Grousset. Cette évasion provoqua une enquête menée par le vice-amiral Ribourt dont le résultat fut la suspension ou le licenciement de fonctionnaires et l'expulsion de particuliers établis dans la colonie depuis plusieurs années. Presque tous étaient des francs-maçons de la loge locale l'Union Calédonienne, ou des sympathisants qui étaient soupçonnés à juste titre d'avoir aidé leur frère maçon Achille Ballière, maître de l'Orient de Caen, à mettre au point et à réaliser cette évasion collective. Son amitié pour Fernand Gerdolle, vénérable de la loge, receveur de l'enregistrement "suspendu et renvoyé en France", valut à Adolphe Le Boucher d'être à son tour suspendu et renvoyé en France à la disposition du ministre. Il quitta alors la Nouvelle-Calédonie où il avait vécu onze années et poursuivit sous d'autres cieux sa carrière dans l'administration coloniale, occupant divers postes à Cayenne, à Pondichéry, à la Réunion.

En 1883, gouverneur par intérim du Sénégal, il inaugura le premier chemin de fer en Sénégambie, la ligne Rufisque-Dakar.

Nommé directeur de l'Intérieur en Nouvelle-Calédonie par décret du 9 novembre 1883, il entre en fonction le 27 mai 1884, jour de son arrivée à Nouméa à bord du Melbourne. Puis, le décret du 31 mai 1884 le nommant gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et dépendances arrivant peu après, il prend ses nouvelles fonctions le 22 juillet 1884.

Jamais gouverneur n'avait été tant souhaité par la population nouméenne : depuis plus de dix ans elle réclamait un gouverneur civil, elle l'obtenait enfin et c'était un homme qui connaissait bien le pays pour y avoir longtemps vécu, un homme estimé des vieux colons et réputé pour ses qualités de droiture et d'énergie (3) Malheureusement pour Adolphe Le Boucher, d'une part il succédait dans cette fonction au capitaine de vaisseau Pallu de la Barrière qui, en deux années de gouvernement, avait accompli en Nouvelle Calédonie une oeuvre de construction et de réformes considérable, qu'il laissait inachevée ; d'autre part, en ce milieu de la décennie 1880-90, le Département qui engageait de lourdes dépenses pour le Tonkin et Madagascar, se trouvait contraint de limiter les frais dans les colonies établies et, pour le cas particulier de la Nouvelle Calédonie, avait décidé en outre de stimuler la colonisation pénale aux dépens de la colonisation libre. Ainsi, le nouveau gouverneur allait avoir à souffrir de la comparaison avec son entreprenant prédécesseur, du manque de moyens mis à sa disposition, de décisions du Département impopulaires dans la colonie dont il devrait se faire l'exécuteur fidèle.

En effet, le terme brutal mis aux fonctions de gouverneur du capitaine de vaisseau Pallu de la Barrière apparaît très vite aux colons libres de la Nouvelle-Calédonie comme un "coup", de l'Administration pénitentiaire lorsque, par arrêté du 27 octobre 1884, le gouverneur Le Boucher promulgue le décret présidentiel du 16 août 1884, portant délimitation du domaine pénitentiaire. La presse locale voit dans ce décret qui affecte à la colonisation 110 000 ha de bonnes terres alors qu'il en reste si peu de disponibles en dehors des réserves inaliénables des tribus, la cause certaine d'une ruine à brève échéance de la colonisation libre.

Dès lors, le décret du 2 avril 1885, promulgué localement le 30 mai, portant création d'un Conseil général élu, ne semble plus qu'une illusoire compensation, d'autant plus qu'il est suivi peu de temps après par le décret instituant le service du Domaine de l'État chargé d'enlever à la colonie la gestion des terres encore disponibles.

Adolphe Le Boucher semble avoir nourri quelque méfiance envers la presse : une semaine seulement après sa prise de fonction comme chef de la colonie, il adressait une circulaire au commandant militaire et aux chefs d'administration, de corps et de services pour rappeler les prescriptions ministérielles interdisant au personnel du Département de la marine et des colonies de "publier quoi que ce soit, signé ou non, ou signé d'un pseudonyme, sans autorisation préalable".  Durant ses deux années de gouvernement en Nouvelle-Calédonie, Adolphe Le Boucher fut attaqué par la presse métropolitaine et encore plus par la presse locale. Il n'eut pour prendre son parti qu'un seul journal, L'Indépendant, de Julien Bernier, alors que cinq journaux le combattirent : deux d'entre eux furent d'ailleurs fondés essentiellement dans ce but, Le Casse-Tête et La Lanterne, petites feuilles à caractère satirique où Adolphe Le Boucher a été caricaturé dans son uniforme officiel dont les éditorialistes raillaient le clinquant, comme si le gouverneur en portait la responsabilité (4).

Les journalistes qui le combattent le présentent comme le gouverneur de tous les malheurs, qui ne fait rien pour protéger la colonie des vilenies de la rue Royale. Et il est exact que le décret du 16 août 1884 ouvre une triste époque où, après la période d'intense activité qui a précédé, la Nouvelle-Calédonie subit le contre coup d'un ralentissement général de l'activité économique qui, outre l'établissement antérieur de la quarantaine, se manifeste par le chômage des mines de nickel, l'arrêt des hauts fourneaux de la pointe Chaleix, l'abandon des chantiers routiers, la fin du contrat des éleveurs pour la fourniture de la viande à l'Administration

"Le char gouvernemental mal dirigé, cahote à tous les cailloux du chemin, s'enfonce dans les ornières (...) l'on peut dire sans crainte d'être démenti que, depuis le 22 juillet 1884, la colonie s'est affaissée graduellement", écrit Eugène Mourot dans Le Progrès de Nouméa (21 février 1885).

Il y a même des troubles dans les tribus, dans l'île de Maré où débute une sorte de guerre de religion opposant catholiques et protestants dont le responsable est le pasteur anglais Jones qui agite les esprits comme Pritchard l'a fait auparavant à Tahiti. Il faut l'envoi d'une centaine d'hommes de troupe pour ramener provisoirement le calme à Maré où le temple de Ro est fermé ; et cette affaire est à l'origine d'un grave différend opposant le gouverneur au directeur de l'Intérieur Lacascade qui a réglé la question sans tenir suffisamment compte des instructions qui lui avaient été données.

À l'approche du terme de son gouvernement dans la colonie, on reproche à Adolphe Le Boucher d'être un "gouverneur fainéant" (Le Progrès de Nouméa  du 26 août 1885), "l'exécuteur des hautes oeuvres du Département" (Le Néo-Calédonien  du 28 avril 1886) ; même son ami Julien Bernier reconnaît qu'un gouverneur civil "C'est le très humble serviteur des bureaux. C'est l'instrument de la centralisation à outrance" (L'Indépendant du 8 octobre 1885).

Dans le discours qu'il prononça à l'occasion de la fête donnée en l'honneur de son départ, le premier gouverneur civil de la Nouvelle-Calédonie déclara sans ambages qu'il aurait préféré tenir dans la colonie le rôle de son prédécesseur.

"Mais il est rare, ajoutait-il, que l'on puisse choisir le poste qui convient le mieux à son humeur et à son tempérament. I1 faut le plus souvent subir celui que les circonstances nous assignent. C'est ce qui m'est arrivé en Calédonie et ça n'a pas été une de mes moindres épreuves que de sentir autour de moi s'agiter des impatiences que je partageais en partie, mais auxquelles il m'était absolument impossible de donner satisfaction."(Le Néo Calédonien  du 12 mai 1886).

Selon lui son mérite consistait a avoir su apporter dans les mesures prescrites par le Département tous les ménagements conciliables avec sa fidélité au gouvernement et de s’être attaché à "faire solide et durable" en ce qui concernait les plans de campagne spécifiques aux travaux de route.

Nommé gouverneur de la Guadeloupe, Adolphe Le Boucher, en compagnie de sa femme et des trois enfants qu'il avait alors, quitta Nouméa le 13 mai 1886.

Aux Antilles, il termina sa carrière active, dans l'Administration d'abord, en 1891 il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite comme gouverneur de première classe des colonies ; il la liquida à 7 000 F et occupa quelques temps le poste de directeur de la Banque de la Martinique. Puis il s'établit à Toulouse en mai 1895 où il résida 28 rue des Marchands.

Il mit fin à ses jours le 10 février 1896 en se tirant un coup de revolver dans la tête sur la voie de chemin de fer Toulouse-Auch, au passage à niveau de la route de Lombez. Sur lui on trouva quelques lignes par lesquelles il expliquait qu'il se donnait la mort pour échapper aux cruelles souffrances d'une maladie incurable. Il ne laissait que de maigres ressources à sa veuve qui, de ses quatre enfants, avait encore au moins deux garçons, élèves du lycée de Toulouse, à sa charge.

 

NOTES

 

(1) "Mais à propos de Nouméa. pourquoi donc certaines personnes s'obstinent elles à écrire Numéa, et à ne pas représenter par le signe graphique qui lui convient la voyelle diphtongique ou qui fait pourtant toute la grâce et tout le moelleux du mot (...).

CHAQUE PEUPLE A SON ORTHOGRAPHE (...). Le mot n'est pas constitué seulement par les sons successifs dont il se compose, mais encore par la physionomie graphique qui lui revient en vertu de la valeur représentative attribuée aux signes de l'écriture dans le pays dont il est originaire. Il me semble de bons sens et de bon goût de protéger les mots contre ces affublements et ces travestissements qui apporteraient bientôt dans les langues des sujets de trouble et de confusion tout bien réfléchi le grand désappointement des architectes de la tour de BABEL est peut-être le résultat de témérités orthographiques de cette espèce."

(Le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie du 7 Juin 1866, p. 102).

 

(2) "Après vous avoir dit le résultat de mes recherches, je n'aurai peut-être pas désigné à la poursuite du Ministère public un coupable que le Code pénal puisse atteindre mais à coup sûr j'aurai touché du doigt les moteurs seulement imprudents, je veux le croire, des événements qui ont jeté la désolation dans trois familles, causé la ruine de tous les Européens de la circonscription de Pouébo et troublé la sécurité de toute une colonie, Ces moteurs sont les Pères Villard et Guitta."

(Tribunal criminel de Nouméa. Audience du 28 décembre 1867 ; extrait de la plaidoirie de Me Le Boucher, défenseur de Kééla, Haary, Bauaé, Pierre, Pouindi de Rouhahibate)

 

(3) "...Il n’y a peut être pas dans toutes les possessions françaises, de colonie qui ait plus souffert que la nôtre du régime militaire, et qui ait plus ardemment désiré le régime civil. Toutes nos démarches, toutes nos pétitions, depuis dix ans au moins tendaient à ce résultat ; la plupart de nos voeux pouvaient se traduire par cette formule sacramentelle : un Conseil général et un gouverneur civil. On se rappellera d'ailleurs quelle immense satisfaction a soulevée parmi nous l'avènement de ce régime. Les ovations faites au nouveau gouverneur à Nouméa ainsi que dans tous les centres de l'Intérieur qu'il a eu l'occasion de visiter ne s'adressaient pas seulement à la personne de l'ancien Calédonien, si sympathique qu'elle pût être, elles saluaient aussi l'avènement d'un état de choses longtemps désiré et cette manifestation avait sa raison d'être. Sans méconnaître les services rendus par le régime militaire, le pays était fatigué de l'administration arbitraire à laquelle il était soumis depuis trente ans ; il regardait le régime civil comme une délivrance".

(L'Indépendant du 13 novembre 1884. Article de fond signé J Bernier)

 

(4) Cette caricature du gouverneur Le Boucher, illustre la chanson de Jean-Baptiste Clément, "La bande à Riquiqui". Elle est extraite du journal satirique La Lanterne, paru le 30 octobre 1885. On note combien la charge s'effectue surtout par le biais du costume officiel du gouverneur outrageusement emplumé et décoré de toutes sortes de dorures pompons ainsi que du rendu martial conféré à son attitude.