L'Idépendant de la Nouvelle-Calédonie - (8 mars 1887) : Résultat des élections

Parmi les institutions démocratique mises en place en Nouvelle-Calédonie au début des années 1880, il y avait celle du délégué au Conseil Supérieur des Colonies (74). Le délégué étant élu pour trois ans, il devait être pourvu à son renouvellement en 1887. Personne n'était candidat. L'idée fut alors émise à Nouméa de voter pour l'ex-gouverneur Pallu de La Barrière (peut-être sans lui demander son avis). En l'absence d'autre candidat, Pallu fut élu sans peine. Mais cette élection présentant une proportion d'abstentions importante, Julien Bernier, qui avait été, en tant que journaliste, l'opposant déclaré de Pallu lorsqu'il était gouverneur en place, en profite pour brocarder dans cet article l'élection qui vient d'avoir lieu, en raillant ses confrères et adversaires, Bridon, Roger, Laborde, Reichenbach... Et il termine en réclamant pour la colonie, au lieu d'un délégué au Conseil Supérier des Colonies, un député à l'Assemblée Nationale. 

Conformément à ce que le journaliste de L'Indépendant prévoit, Pallu de la Barrière devait décliner l'honneur qui lui était échu par cette élection qu'il n'avait pas sollicitée.

 

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RÉSULTAT DES ÉLECTIONS

Du 6 mars 1887

Pour élire un délégué au Conseil Supérieur des Colonies.

 

Nouméa, le 8 mars 1887.

 

Le Comité Paludéen, s'attendant à une victoire éclatante de son candidat, avait organisé pour dimanche soir une manifestation en son honneur.

La rédaction de l'Avenir, flanquée de celles du Néo et de l'Echo, devait parcourir les rues de la ville montée sur de légers palufrois.

Bridondaine, en costume de Pallukare, recouvert du paludamentum des empereurs romains, l'air majestueux, le visage empreint d'une noble palur et le cœur tout palupitant d'émotion, devait tenir la tête du cortège. A ses côtés, on aurait vu caracoler le comte Roger de Troudebalu, portant à sa ceinture un espadon, don don Bridondaine, qu'un de ses aïeux, l'illustre Vazivoir, avait conquis sur les infidèles en Paluestine. Au troisième rang, devait venir Laborde, qui pour la circonstance, bien qu'il n'en eût pas l'usage, avait fait brosser son palutot.

Toutes les maisons des électeurs Paludéens devaient être décorées avec des rameaux de palumiste, qui rime avec fumiste et de palutuvier, cher aux huitres.

Les trottoirs des rues devaient être garnis de palustrades, pour empêcher la foule de s'écraser.

Il y aurait eu sur la Place des Jeux, une enceinte entourée d'une palustrade, comme dit Richenbasse, et le peuple aurait été invité à y danser le rigodon, don don Bridondaine.

Le cortège se serait ensuite dirigé vers un reposoir organisé rue Paluestro, où Richenbasse aurait chanté l'air du Laïtou la la et autres baluançoires, avec la belle voix que la nature s'est palu à lui donner. Puis on aurait exibé le portrait de Pallu gravé sur coquille d'huitre et renfermé dans une boite de paluissandre, le tout travaillé par Delfaut, qui, d'après Bridon, lui en aurait fait don, don don Bridondaine.

Les fidèles auraient ensuite été invités à verser de nombreuses offrandes dans le trou du culte et le montant des souscriptions aurait servi à payer un télégramme annonçant à M. Pallu son triomphe.

Enfin, cette palunodie terminée, Laborde devait tailler sa plus belle palume pour annoncer la bonne nouvelle au Pape, qui est, comme on sait, le fondement de l'Eglise.

Malheureusement, la manifestation a avorté devant l'ingratitude des éleveurs dont la grande majorité a jugé qu'il n'était pas nécessaire de se déranger pour si peu.

M. Pallu a obtenu 398 voix ; avec les votes qui ne sont pas encore connus, Loyalty et l'île des Pins, il dépassera légèrement 400 voix. Si l'on met en présence le chiffre formidable des abstentions, qui s'élève à près de 900, on avouera que c'est maigre.

400 voix contre 900. Et il s'agit d'un ancien gouverneur de la colonie, qui a dû nécessairement laisser ici un certain nombre de créatures et d'amis.

Il s'agit en outre d'une candidature autour de laquelle on avait fait un bruit épouvantable et pour laquelle le clergé a fait donner le ban et l'arrière-ban de ses fidèles.

C'était bien la peine de tirer cet homme du silence qui commençait à se faire ici autour de son nom, pour lui apprendre qu'il y avait en Nouvelle-Calédonie 400 électeurs qui gardaient encore des illusions sur son compte et 900 qui n'avaient pas la moindre confiance dans ses talents.

Voilà à quoi l'on est arrivé.

Les partisans de M. Pallu affecteront naturellement de croire à un succès et ils chercheront à diminuer la portée des abstentions.

Il n'en est pas moins vrai cependant que, quand on a occupé dans un pays  la haute situation que M. Pallu a occupée ici et qu'on obtient seulement 400 voix sur 1300 électeurs, c'est humiliant.

Quant aux abstentions, elles ont une signification bien déterminée ; elles signifient que la grande majorité de la population ne veut pas du Conseil supérieur des colonies.

Et la preuve que cette manifestation a été voulue par les électeurs, c'est qu'il y a eu cette fois moins de votants que pour M. Moncelon et pour M. Gauharou, bien que le nombre des électeurs inscrits soit aujourd'hui plus élevé.

Une autre preuve que l'abstention a été systématique, qu'elle répondait à un programme, c'est que dans certaines localités, elle a été générale.

Ainsi, à Saint-Vincent, pas de votants !

A Bouloupari, pas de votants !

En voilà une veste, mes amis ! Ce n'est plus un triomphe, c'est un écrabouillement !

On me permettra de faire remarquer en passant que ces deux localités sont précisément celles qui ont vu de plus près la comédie des routes paludéennes. C'est probablement pour cette raison qu'elles se sont abstenues en chœur.

A la Baie du Prony, pas de votants également.

A Gomen, il y a une petite amélioration : M. Pallu a obtenu une voix sur quinze électeurs ; à Houaïlou, 2 voix, sur 27.

Ainsi, c'est parfaitement clair : il y a, dans la colonie 400 électeurs environ qui sont pour la Conseil supérieur des colonies et pour le candidat qui le représente et 900 électeurs qui sont contre.

Les partisans de M. Pallu ont voulu faire la comparaison ; ils doivent être fixés.

Il ne leur reste plus maintenant qu'à faire part à leur grand homme de ce résultat. Nous les ajournons à la réponse qu'ils en recevront. Nous verrons s'il osera accepter la représentation d'un pays où il sait que les deux tiers de la population sont contre lui.

Pour ma part, si cette acceptation ne devait pas avoir pour effet de lier encore la colonie pendant trois ans vis-à-vis du Conseil supérieur, je ne serais pas fâché de voir M. Pallu accepter. C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon. On saurait alors ce qu'il faut penser de l'influence du personnage, de son dévouement, de ses qualités éminentes, etc, etc.

En attendant, le véritable sens du scrutin de dimanche dernier est celui-ci :

900 électeurs de la Nouvelle-Calédonie protestent par leur abstention, contre la délégation et réclament un député.

400 autres acceptent la délégation, tout en réclamant aussi un député.

C'est une situation que l'administration locale a le devoir d'examiner et de porter à la connaissance du Ministre.

 

J.B.