D07 -  Les Petites Affiches

 

1 - Les Petites Affiches du 26 juin 1876.

 

LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS

 

Je me rendais, l'autre jour, à l'imprimerie civile, admirant le tableau plein de vie qu'offre le dernier contrefort de la butte Conneau toute couverte de travailleurs qui semblent autant de fourmis après une victime inébranlable. Cette armée de terrassiers faisant dégringoler de toutes parts les débris du monstre, les wagons qui vont et viennent, les mines qui font jaillir jusque sur les maisons voisines le résultat de leurs bruyants efforts... Je songeais que l'homme est bien petit, la butte bien grosse et bien grandes les dépenses auxquelles entraînait sa destruction...

J'en étais là de mes réflexions et les points de suspension menaçaient de devenir innombrables, lorsque heureusement je me sentis frapper sur l'épaule, tandis qu'une voix connue me disait :

- Vous voilà, paresseux, d'où sortez-vous ?

Et me retournant, je me trouvais en face d'un monsieur coiffé d'un gibus et fort occupé à fixer sur l'extrémité de son nez un lorgnon par dessus lequel il regardait. C'était notre cher directeur-gérant des Petites Affiches.

- Ah ça, lui dis-je, je vous trouve bien téméraire de venir ainsi violemment interrompre mes réflexions philosophico-économique pour me traiter de paresseux.

- Sans doute, me dit-il, il y a un siècle qu'on ne vous a vu, et il semblerait que dans votre brousse vous ayez oublié jusqu'à l'existence de notre journal.

- Que diable voulez-vous que je vous envoie ? Pour la moindre réflexion, vous condamnez notre prose au panier. Dieu ! qu'il est grand ce panier.

Les questions agricoles, économiques, commerciales, industrielles, sont trop intimement liées aux lois économiques du pays pour que l'on puisse traiter les unes sans un peu éplucher les autres. Et la question des débouchés? voies de communications ? Je ne puis pourtant pas dire que les routes de ce pays sont ...

- Vous avez raison, dit-il, en m'interrompant, et quoique notre feuille ne soit pas espagnole, nous avons le droit d'espérer qu'elle grandira, si elle est bien sage. En attendant, vous pouvez toujours nous envoyer des nouvelles de l'intérieur, nous parler de la pluie et du beau temps.

- Bonsoir, cher directeur…

 

ZED.

 

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2 - Les Petites Affiches du 26 juillet 1876.

 

Votre estimable journal, Monsieur le Directeur, est une distraction dans la brousse.

On y voit toujours avec plaisir une foule d'annonces prouvant que si la feuille n'est pas espagnole, le pays pourrait l'être.

Aujourd'hui c'est une usine, demain une vaste entreprise de blanchissage (ce que c'est que de manquer d'eau, mais elle vient !) c'est toujours une affluence de bonnes et excellentes choses à des prix modérés. Il y a même des romans où, par hasard, sans doute, des femmes s'appellent Irma. Il y a même des critiques sévères, car nous y avons lu ces mots : "Apathie des colons".

C'est donc en tous points un journal complet. Dans ce numéro qui me tombait sous la main, une plume nouvelle avait écrit sur la pluie et le beau temps un article très bien senti. Bravo ! Monsieur Zed !

Vous, Monsieur le Directeur, vous y regrettiez que la brousse ne vous fournît pas d'une manière régulière un aliment substantiel et, voyez jusqu'où allait votre injustice ! elle disait que nous vous oubliions !!

Cela est mal ... oublier les Petites Affiches ! cette feuille si douce, si tendre, qui fait si peu parler d'elle, grâce à sa bonne conduite ! …

 

Ed. Moriceau