Histoire d'un timbre : "La philatélie thématique au C.E.G. de Bourail".

À la suite du "Napoléon III non lauré" gravé par Louis Triquéra en 1859, la poste de Nouvelle-Calédonie a émis quantité de timbres qui constituent en eux-mêmes une belle collection qu'un particulier vraiment mordu peut espérer réunir dans son entier, ce qui justifie l'engouement local pour ce passe-temps, cette passion parfois.

Quelques-uns de ces timbres peuvent présenter une particularité susceptible de leur conférer un attrait spécial, une plus-value intéressante ; c'est le cas du timbre de 41 F, émis en octobre 1978 pour la poste aérienne, sur le thème de la philatélie thématique au C.E.G. de Bourail : ce timbre, en effet, a été émis en deux séries de couleurs différentes, la première avec un fond turquoise, la seconde avec un fond outremer, bien mieux cotée.

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Si je ne sais pas comment ce double tirage a pu se produire, en revanche, je suis à même d'éclairer les autres particularités de ce timbre dont je connais parfaitement la genèse.

Au collège public de Bourail, durant les six années où j'y ai enseigné (1974 - 1980), de nombreuses activités extérieures au programme étaient menées à l'avantage des élèves par l'équipe éducative ainsi que par quelques intervenants extérieurs dévoués. Je reviendrai sans doute sur ces activités, mais dans un autre article ; il ne sera question ici que du club de philatélie qui, après avoir été mis en sommeil durant trois ans, fut ranimé à la rentrée de 1977, quand, succédant à François Ollivaud, Yves Masson prit la direction de l'établissement [01].

Soucieux d'inaugurer sa nouvelle fonction en donnant à l'établissement une impulsion portant sa marque, ce dernier s'efforça de renforcer la convivialité de la vie au collège, notamment par l'augmentation des activités périscolaire sous l'égide du foyer. Il exposa ses ambitions lors d'une réunion de rentrée réunissant au collège l'équipe enseignante et deux ou trois personnes extérieures, volontaires pour participer à ces activités, et qu'il avait invitées.

L'une de ces personnes était Michel Martinez, père de l'un de nos élèves, qui tenait à l'époque un commerce de type "curios" où l'on pouvait notamment acheter des timbres de collection, des enveloppes premier-jour… Un personnage un peu spécial par certains côtés, mais un commerçant plutôt sympathique, loquace et débrouillard dont j'ai pu constater que le niveau de compétence comme philatéliste était assez bon pour lui permettre de gagner de l'argent avec cette activité. Au cours de cette réunion, il exposa son idée de ranimer le club philatélique, avec en projet d'obtenir de l'office des postes l'émission d'un timbre sur le C.E.G. de Bourail, à travers les activités de ce club ; il se chargerait des démarches à entreprendre et se faisait fort d'obtenir une émission pour l'année suivante. La proposition fut tout naturellement acceptée à l'unanimité. Il restait à trouver un thème décoratif et à réaliser la maquette.

Je ne me souviens plus si c'est au cours de cette réunion ou plus tard que la suite s'est décidée, toujours est-il que Michel Martinez m'a demandé si je voulais bien réaliser la maquette en question. En ce temps-là, j'avais un coup de crayon passable, au point de faire en quelque sorte office de "dessinateur à tout faire" du collège ; de plus, comme la philatélie ne m'était pas tout à fait étrangère, pour avoir comme nombre d'enfants entrepris autrefois une collection, j'acceptais volontiers.

Restait à élaborer la composition que je n'envisageais pas simpliste ou abstraite : ce timbre devait illustrer à la fois les "élèves du collège", le "club philatélique" et "Bourail"… qu'il fallait, selon moi, absolument situer, tant il me semblait évident que les futurs destinataires des lettres affranchies avec ce timbre prévu pour la poste aérienne, par conséquent tous extérieurs au territoire, seraient certainement bien peu nombreux à connaître l'existence de ce village de brousse. Cette complexité ne me posait d'emblée aucun problème :

- Pour les "élèves du collège" je réalisai une succession de trois profils, un blanc, un marron, un jaune pour illustrer le caractère pluriethnique de notre population scolaire ; mon fils aîné, Jean-Christophe a posé pour le profil européen, l'un de ses camarades de jeux, un fils de la famille Omo, nos voisins d'origine indonésienne, a posé pour le profil asiatique, et l'un de mes élèves pour le profil mélanésien ;

- Pour ce qui est de "Bourail" et de "la philatélie", je réunis les deux en situant le village sur une carte de Nouvelle-Calédonie, vu à travers un agrandissement au moyen de la loupe que j'avais réussi à conserver comme rare vestige de la collection de mon enfance ; image par laquelle je figurais l'ouverture sur le vaste monde de ce minuscule point d'un territoire de l'outre-mer français grâce au timbre poste qui finançait l'acheminement du courrier.

Restait à personnaliser Bourail au moyen d'une illustration. Ici également, pas de souci : à l'époque je me passionnais quelque peu pour les coquillages et comme l'on pouvait trouver dans les eaux de la plage de Poé une variété de cône endémique au point d'être connu sous l'appellation "cône rose de Bourail", je décidai d'intégrer le timbre en projet dans la thématique déjà riche des coquillages en reproduisant le cône en question dont je possédais quelques exemplaires. Le plus beau d'entre eux me servit de modèle pour l'élaboration de la maquette [02].

J'ai un peu tâtonné pour les indications écrites : il fallait éviter les redondances et, "Bourail" figurant sur la carte ainsi que dans "La philatélie thématique au C.E.G. de Bourail", le titre choisi en définitive, il devenait impossible d'ajouter la mention "cône rose de Bourail" ; le nom latin s'imposait donc, c'était d'ailleurs l'habitude dans ce secteur de la philatélie thématique de préférer l'emploi du nom savant, et j'ai écrit "CONUS CALEDONICUS" [03].

Il s'est naturellement trouvé au moins un savant critique redresseur de torts tout fier de relever l'erreur et d'écrire, péremptoire, qu'il s'agissait en réalité du "CONUS SUFFUSUS" [04].

Comment avais-je pu commettre une bourde pareille ?!

C'est très simple : je possédais à l'époque quatre ouvrages sur les coquillages [05], aucun ne répertoriait de "CONUS SUFFUSUS", deux mentionnaient la forme albinos du "CONUS MARMOREUS" et le seul qui la présentait comme endémique à Bourail était le petit livre intitulé Coquillages de Nouvelle-Calédonie et de Mélanésie, édité en 1974 à Nouméa, où l'auteur, Sarkis MAYSSIAN, se référant à HWASS, intitulait "CONUS CALEDONICUS" cette variété du cône marbré [06]. J'ai tout simplement adopté cette référence, par ailleurs assez généralement utilisée sur le plan local [07].

La maquette finale une fois réalisée [08], je l'ai confiée à Michel MARTINEZ qui s'est chargé de faire les démarches en vue de l'émission du timbre en même temps que de la publicité dans la presse locale des activités de son club [09].

C'est sur sa sollicitation aussi, que la gravure a été réalisée par J. COMBET, lequel en a un peu modifié la facture, ce que je conçois fort bien ; toutefois, je lui reproche une reproduction peu fidèle du cône que j'avais minutieusement aquarellé d'après nature et aussi,- bien que cela ne saute pas aux yeux tant les lettres sont petites,- d'avoir écrit mon nom COQUILLAT au lieu de COQUILHAT : il s'agit là d'une erreur fréquente, d'un détail qui peut sembler de peu d'importance... mais j'ai la faiblesse de tenir à cette particularité occitane de l'orthographe de mon nom.

S'étant fait l'écho du projet, la presse locale annonçait, onze mois plus tard, qu'il serait procédé "le samedi 30 septembre 1978 à la vente anticipée d'un timbre-poste de 41 F consacré à la Philatélie Thématique (c'est-à-dire à thèmes) au C.E.G. de Bourail" [10].

Le jour dit, dans la salle des professeurs du C.E.G. transformée en bureau de poste temporaire, Michel MARTINEZ et moi-même avons passé l'après-midi à apposer nos autographes sur des enveloppes 1er jour et en marge de planches de timbres tamponnées au moyen d'un cachet spécial par Yves RIEU, le chef du bureau de poste de Bourail [11].

 

Dans les semaines et les mois qui ont suivi, j'ai eu la satisfaction d'affranchir le courrier que j'adressais en métropole à mes parents et à mes amis avec le timbre que j'avais dessiné.

Puis un jour, au bureau de poste où j'étais venu acheter une planche de timbres pour renouveler ma réserve épuisée, quelle ne fut pas ma surprise de constater que la couleur en était différente ! Bien sûr, je m'empressai d'acheter une planche supplémentaire pour la conserver auprès de celle que j'avais acquise lors de la vente premier jour [12], regrettant que pour m'éclairer sur ce qui avait valu cette mutation à notre timbre, Michel MARTINEZ ne puisse plus m'apporter ses lumières étant donné qu'il avait depuis peu liquidé son commerce de Bourail pour émigrer en Australie.