LA COLLECTION JEAN-BAPTISTE LAPIERRE

 

Par l'intermédiaire de ce site, il arrive parfois que l'on me demande des renseignements, plus rarement on m'apporte une information que je mets en ligne si elle en vaut la peine. Dernièrement, c'est allé bien au-delà lorsque j'ai été contacté par M. Jean-Baptiste Lapierre qui avait "inventé" – c'est le terme usité quand on découvre un trésor – un lot de documents anciens parmi lesquels Le Coq Gaulois que j'avais classé ici dans la rubrique "Publications fantômes" où j'ai fait figurer des périodiques dont on ne connaissait que le titre. J'avais trouvé mention de ce dernier dans la Bibliographie de la Nouvelle-Calédonie, où Patrick O'Reilly l'avait répertorié en ces termes :

 

 

 

"Coq (Le) gaulois. Par Alp. Pelissier 187?  [3912]

 

Mentionné par L. Barron, cf. n° 2255, p. 300"

 

 

 

Le n° 2255 de la Bibliographie de Patrick O'Reilly correspond au titre Sous le Drapeau Rouge, de Louis Barron. On peut lire en effet, en page 300, une énumération de publications de la presse de l'île des Pins :

 

 

 

"… l'Album de l'île des Pins, première manière, le Raseur, les Veillées calédoniennes, rédacteur en chef Mourot ! l'Album de l'île des Pins, deuxième manière, le Parisien et le Parisien illustré, le Coq gaulois…"

 

 

 

En dehors de cela, rien. Cette publication n'avait jamais été observée par quelqu'un qui en donnât une description.

 

M'empressant de pousser davantage mon information auprès de mon nouveau correspondant, j'ai appris que cet exemplaire du Coq Gaulois se trouvait en compagnie d'autres publications issues de la presse des déportés de la Commune à l'île des Pins et M. Lapierre me proposait de mettre à ma disposition sa précieuse trouvaille.

 

L'idée de voir confier de tels documents aux services postaux me paraissant comporter des risques de perte ou de détérioration qu'il fallait éviter, nous avons convenu d'un commun accord de nous rencontrer.

 

En dépit de la distance proche de 200 km qui sépare nos lieux de résidence, M. Lapierre a eu l'extrême amabilité d'accepter de venir jusque chez moi. Ainsi, j'ai pu à loisir durant tout un après-midi observer en détail l'ensemble des documents découverts et en numériser chaque pièce, tout en entretenant une intéressante conversation avec un homme dans la force de l'âge qui m'est apparu plein de qualités.

 

 

 

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Inventaire de la collection

1 – Album de l'île des Pins, de Léonce Rousset.

2 – Le Raseur Calédonien.

3 – Les Veillées Calédoniennes.

4 – Le Coq Gaulois.

5 – Un manuscrit intitulé "La Déconfiture des goupillons et des casse-têtes".

6 – Un manuscrit intitulé "Le Chien et le Canard".

 

 

 

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Album de l'île des Pins

 

 

De l'illustration du début à celle de la fin, les trente-huit pages sont là, l'exemplaire est complet ; il manque toutefois la couverture en papier de couleur que possède encore l'exemplaire conservé aux archives de l'Archevêché de Nouméa, si bien que le titre fait défaut.

 

L'ensemble est en bon état, abstraction faite de quelques bords ou coins de pages qui ont excité l'appétit d'une souris, sans grand dommage pour le texte ou les illustrations, ainsi qu'on peut le voir ci-contre.

Les Veillées Calédoniennes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les cinq numéros y sont : de la page 1 à la page 40, la collection est complète et en bon état ; sauf que, ici aussi la souris a fait son œuvre en attaquant un coin des pages 1 à 8.

Le Raseur Calédonien

 

 

 

 

Les numéros 6 et 8 sont manquants et les dégâts causés par la souris sont plus prononcés, ils amputent quelque peu les quatre pages des numéros 4 et 7.

 

On peut noter au passage les mentions "n° 4" et "n° 7" ajoutées au crayon, et en déduire que ces mutilations par un rongeur sont très anciennes.

Le Coq Gaulois

 

 

 

 

La découverte de M. Lapierre permet de retirer Le Coq Gaulois de la liste des journaux de l'île des Pins : il s'agissait en fait d'une pièce de théâtre, une comédie en cinq actes dont on n'a ici que l'acte premier.

 

L'œuvre est due à Alphonse Pélissier qui la date de janvier 1877 et annonce la publication du second acte pour les premiers jours de février

Diaporama : Le Coq Gaulois (cliquer sur la première  diapositive).

La Déconfiture des goupillons et des casse-têtes

 

 

 

 

 

 

Ce manuscrit était inséré dans le numéro 5 des Veillées Calédoniennes, il est daté du 30 juillet 1877 et porte la signature d'Alphonse Pélissier.

 

Il s'agit de treize couplets sur un "air connu" que nous n'avons pas oublié dont le refrain est : "La bonne aventure au gué ! La bonne aventure !"

Diaporama : La Déconfiture des goupillons et des casse-têtes (cliquer sur la première  diapositive).

Le Chien et le Canard.

 

 

Cet autre manuscrit se trouvait entre les pages du n° 4 du Raseur Calédonien.

 

Il est aussi daté du 30 juillet 1877 et signé du même auteur avec indication entre parenthèses qu'il s'agit d'une "fable".

 

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L'intérêt littéraire des deux manuscrits n'est pas bien grand.

 

- Avec "Le Chien et Le Canard", se servant d'animaux pour dépeindre des hommes – et non pour "instruire les hommes" à la manière de La Fontaine – Alphonse Pélissier rédige en quinze vers une "fable" dont le sens de la réflexion finale n'a rien d'édifiant ni d'universel et ne nous est pas vraiment compréhensible, faute d'avoir les clés permettant d'établir la correspondance entre les deux animaux et les protagonistes réels d'une action elle-même transposée. Une historiette "à usage interne" comme on peut en lire quelques-unes dans Le Raseur Calédonien.

 

- À pleine voix, en chœur, sur un air très connu et plein d'allant, les paroles anticléricales de "La Déconfiture des goupillons et des casse-têtes" semblent bien faites pour animer l'ambiance des soirées de beuveries – mentionnées ou évoquées par diverses allusions dans les publications de l'île des Pins – constituant l'une des distractions favorites de certains déportés.

 

- La date du 30 juillet 1877 se situe dans les jours où, Mourot ayant lancé l'impression de La Voix du Proscrit, la presse autographique fut saisie par la police, avec pour conséquence l'arrêt de la publication du mensuel Les Veillées Calédoniennes. Les textes de ces deux manuscrits étaient-ils destinés à être imprimés ? Impossible de le savoir mais leur présence dans ce lot de documents peut contribuer à étayer des hypothèses quant au chemin qu'il a suivi avant d'être découvert par M. Lapierre.

 

 

- Enfin, le dernier numéro des Veillées Calédoniennes présente la particularité de n'avoir pas été coupé.

 

Cliquer pour développer en diaporama et agrandir.

 

 

 

Nous sommes ici en présence d'un document attestant que les premières publications de l'île des Pins étaient des in-quarto imprimés sur des feuilles aux dimensions de 43,5 cm x 34 cm.

 

Ce qui nous permet de connaître à coup sûr les dimensions de la pierre lithographique ou de la plaque de zinc sur laquelle les artistes imprimeurs travaillaient et d'estimer avec une relative précision la taille de leur presse, telle qu'elle est représentée en première page du numéro 1 de L'Album de l'Ile des Pins, du 6 juillet 1878.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette illustration – reproduite ci-contre – ne se trouve pas dans la collection. Il ne faut pas confondre Album de l'île des Pins (monographie de Léonce Rousset datant de 1877, petit format) et L'Album de l'Ile des Pins (datant de 1878-1879, journal de format plus grand). 

 

 

 

 

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À l'époque où je me documentais pour les besoins de ma thèse, on ne comptait que deux collections du Raseur Calédonien, une seule des Veillées Calédoniennes, une seule de l'Album de l'île des Pins de Léonce Rousset ; en ce qui concerne Le Coq Gaulois on ne savait rien, hormis le titre, et personne n'avait eu connaissance d'un texte de chanson ni d'une "fable" ayant pour auteur le déporté Alphonse Pélissier,

 

Ce "trésor" du souvenir à mettre au compte des déportés de la Commune à l'île des Pins, M. Lapierre l'a trouvé dans les archives de Lucienne Astruc (1900-1980). L'ensemble se trouvait dans une revue de presse sur la mort de son père Gabriel Astruc (1864-1938).

 

Comment ces documents de 1877, en provenance de l'île des Pins sont-ils arrivés dans cette revue datant de 1938 ? Pour l'instant, on ne le sait pas.

Toutefois, on peut déduire de la présence de deux manuscrits datés du 30 juillet 1877 et d'un exemplaire non coupé des Veillées Calédoniennes que cette collection a été rassemblée par quelqu'un ayant séjourné à l'île des Pins (ou à Nouméa) au temps de la déportation : un déporté, ou un fonctionnaire de l'administration pénitentiaire, ou un prêtre sont les hypothèses les plus vraisemblables et la personne d'Alphonse Pélissier semble bonne à privilégier.

 

Comment la famille Astruc est-elle entrée en possession de cette collection ?

M. Lapierre penche pour faire remonter cette acquisition à l'aïeul de Lucienne Astruc, à savoir Elie-Aristide Astruc (1831-1905), grand rabbin de Belgique de 1866 à 1879, année où il rentre en France. Outre la concordance de date avec le retour tout proche des déportés de la Commune, le grand rabbin de Belgique – franc-maçon professant un "libéralisme poussé jusqu'à l'orthodoxie" (Gabriel Astruc : Le Pavillon des Fantômes), contributeur actif à de nombreuses revues – présentait une personnalité bien faite pour se lier avec les réprouvés de la Commune revenus au pays après un exil long et injuste.

 

À la question que je lui posais concernant ce qu'il comptait faire de sa précieuse découverte, M. Lapierre m'a déclaré qu'il n'entendait pas en tirer un quelconque profit et se proposait d'en faire don aux Archives d'Outre-mer.

 

Quant à moi, même si leur importance historique paraît dérisoire, je me suis fait un devoir de mettre en ligne  la reproduction intégrale de ces trois documents égarés jusqu'à ce jour.